Posté le Mercredi 3 juin 2009
Note de l'Auteur
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28 chapitres ont été publiés à ce jour. De nombreuses lectrices me demandent si cette histoire est terminée. Non elle ne l'est pas. Une quinzaine de chapitre est encore à venir. Malheureusement, comme j'ai moins de temps et de motivation qu'avant, la mise en ligne des nouveaux chapitres est plus longue. Merci donc de votre patience et de votre fidélité.
Les reviews sont très appréciées. Cette fanfiction représente beaucoup de plaisir mais également un gros travail donc j'aime savoir ce que vous en avez pensé. Merci de laisser un commentaire… Bonne lecture !
Amicalement,
Doddy
Elizabeth Darcy détestait la sensation d’engourdissement qui s’était emparée d’elle depuis sa fausse couche. Chaque jour, elle essayait de s’en débarrasser, de reprendre le contrôle de son corps. Elle se sentait dépossédée d’elle-même et, paradoxalement, enfermée dans son propre corps. Elle ne sentait plus rien, n’éprouvait plus rien et avait fini par comprendre que ce n’était pas une défaillance de son corps. Les premiers temps, la douleur d’avoir perdu son enfant avait été si forte qu’elle était physique. Son esprit avait choisi de la protéger en fuyant. Depuis, elle errait dans ses appartements, étrangère à elle-même, entendant le son d’une voix, la sienne, qui lui semblait lointaine et inconnue. Elle sentait à peine le sol sous ses pieds et se demandait parfois dans quelle réalité elle se trouvait.
Elle avait vu le retour de son mari comme un baume qui la guérirait de tout. Mais, une fois de plus, ses illusions avaient été cruellement déçues. Le salut était venu de Lady Matlock qui lui avait donné la clef : le temps. Depuis, elle attendait. Elle laissait glisser les minutes et les heures sur elle en s’efforçant de ne pas en tenir compte, de ne pas vouloir qu’elles accélèrent leur course. Elle bénissait les heures où elle dormait, où elle perdait conscience du temps et de son propre corps. Malheureusement, si son mari s’était montré inflexible les premiers jours, désirant qu’elle prenne du repos, il avait rapidement compris qu’elle ne devait pas considérer ce repos comme un salut. Une bataille silencieuse s’était alors engagée, au cours de laquelle Elizabeth avait fini par se ranger aux côtés de son mari : elle refusa la solution de facilité, entendant les arguments de Darcy. Elle n’était pas une lâche, elle ne choisirait pas la fuite. Elle avait de toute façon compris que se fuir elle-même ne mènerait qu’à la destruction. Et depuis sa discussion avec Lady Matlock, elle refusait de s’engager sur cette voie. Elle avait même honte d’y avoir songé durant les premiers jours suivant sa fausse couche. Lizzie observait chaque jour son mari déployer des trésors de patience et d’attentions pour l’aider. Depuis sa discussion avec Lady Matlock, elle s’efforçait elle aussi d’être présente pour lui. Elle s’était rendue compte que feindre la bonne humeur pour le rassurer était bénéfique pour elle. Aussi avait-elle persévéré même si elle ignorait combien de temps elle pourrait continuer.
Et puis était arrivée cette soirée fatale où elle avait compris que le Colonel Fitzwilliam avait retrouvé Wickham, agissant pour le compte de Darcy. Curieusement, la première pensée d’Elizabeth n’avait pas été pour elle ou l’enfant qu’elle avait perdu mais pour Georgiana, craignant une nouvelle confrontation entre Wickham et la jeune fille. C’était mal connaître Darcy. Il l’avait totalement prise au dépourvu. Elle avait compris presque immédiatement quelles étaient les intentions de son mari. Et la terreur s’était à nouveau emparée d’elle, aussi violente que lorsque Wickham avait menacé de l’enlever et de la séparer de son mari. Pour la première fois depuis qu’il s’en était pris à elle et pour la première fois de sa vie, elle ressentit une haine pure à l’égard d’un homme. Elle refusait qu’il gagne et lui prenne son mari. Lors de la dispute au cours de laquelle elle avait tenté de convaincre Darcy de ne pas provoquer Wickham en duel, elle avait compris les arguments de son mari. Une partie d’elle voulait qu’il paye le prix de ses machinations et des tourments qu’il avait fait subir à son mari, sa belle-sœur et elle-même. Mais l’amour qu’elle éprouvait pour Darcy, plus fort que jamais depuis que Lady Matlock lui avait ouvert les yeux, avait repris le dessus. Elle refusait de laisser Wickham gagner et lui prendre son mari. Car elle savait que c’était le but qu’il poursuivait. N’ayant pu l’atteindre en s’en prenant à ceux qu’il aimait, Wickham n’hésiterait pas à vouloir se débarrasser de Darcy physiquement, Elizabeth n’en avait plus le moindre doute.
Aussi son réveil le lendemain matin de sa confrontation avec Darcy fut-il horrible. Le souvenir de l’endroit où se trouvait son mari la transperça de part en part. Son premier instinct fut de se lever et de courir le retrouver, de tout faire arrêter, de supplier le Colonel Fitzwilliam d’intervenir. Mais elle n’en fit rien. Darcy lui avait fait promettre de ne pas quitter Pemberley et, incapable de lui refuser quoi que ce soit lorsqu’il usait de ce ton de persuasion, elle avait acquiescé. Elle regarda l’heure et constata qu’il n’était que six heures trente du matin et que le soleil voilé se levait dans le ciel. Elle se demanda si le duel était déjà terminé. Ou s’il avait déjà commencé. Elle ignorait à quelle heure Darcy était parti et où aurait lieu l’affrontement. Elizabeth tenta de se rassurer en se disant que s’il était arrivé quelque chose à son mari, elle le sentirait. A moins que son corps la trahisse à nouveau et ne l’avertisse pas. Cette hypothèse l’angoissa tellement qu’elle en eut le souffle coupé. Dès lors, elle ne cessa d’imaginer tous les scénarii possibles. Darcy sain et sauf, Wickham blessé, Darcy à terre, Wickham victorieux, Darcy meurtrier… Se retournant inlassablement dans son lit, elle crut devenir folle au bout de quelques minutes et décida de se lever. Elle sonna Emma qui accourut presque aussitôt. Tandis que sa femme de chambre s’affairait autour d’elle, Lizzie tenta de maîtriser ses émotions mais ses mains la trahissaient, ses doigts s’entrelaçant et se démêlant sans cesse. Elle se rendit compte qu’ils tremblaient. Impatiemment, elle demanda à Emma de la coiffer très simplement et le plus rapidement possible. Elle avait besoin d’être seule, refusant que quiconque la voie dans cet état. Un bref instant, elle pensa à Georgiana, enviant son ignorance. La jeune fille ne savait pas où se trouvait son frère et devait probablement dormir paisiblement. Emma sortit rapidement, après avoir vainement proposé à Elizabeth de lui faire monter son petit déjeuner. Tous à Pemberley savaient que Mrs Darcy mangeait à peine depuis « l’incident », au grand désespoir de son mari et de Mrs Reynolds qui redoublaient d’efforts pour la convaincre et lui redonner l’appétit.
Une fois seule, Elizabeth sortit de sa chambre pour rejoindre le salon qu’elle partageait avec son mari. Tout dans cette pièce lui rappelait Darcy. Elle laissa ses mains se promener sur le fauteuil sur lequel il avait l’habitude de s’asseoir pour lire. Ses yeux parcoururent rapidement les titres du journal qu’il avait lu la veille. Elle observa pensivement la carafe de brandy qui trônait sur le guéridon près de la cheminée. Suffoquant, elle se précipita à la fenêtre et l’ouvrit. L’air glacé l’apaisa momentanément. Le soleil commençait à être haut dans le ciel. Sept heures dix.
Elizabeth regarda les jardins qui s’étendaient à perte de vue. Puis son regard se porta sur la cime des arbres au loin. Elle savait pour les traverser fréquemment pour se rendre chez les Bingley et les Matlock que les bois entourant Pemberley étaient immenses. Etait-ce là qu’avait lieu l’affrontement ? Dans une clairière ? Y avait-il encore de la neige dans les sous-bois ? Et soudainement, elle maudit le Colonel Fitzwilliam de n’avoir pas su convaincre Darcy de renoncer à ce projet de duel. Lui seul en aurait eu le pouvoir. Il était au courant depuis le début. Il était celui qui avait ramené Wickham à Lambton. Mais plus forte que sa colère contre le Colonel Fitzwilliam, plus forte même que la haine qu’elle éprouvait pour Wickham, l’angoisse la tenaillait. La veille au soir lorsque Darcy l’avait aimée, elle avait senti son corps revivre sous ses caresses et ses mots d’amour mais elle était encore trop engourdie et trop languide pour pouvoir les apprécier pleinement. Tandis que là, alors que son mari se battait probablement pour sa vie et l’honneur de son épouse, la peur la transperçait de part en part. Et elle sentait son corps à nouveau. Pour la première fois depuis qu’elle avait perdu son enfant. Elizabeth entoura sa poitrine de ses bras, tentant de contenir la souffrance qui s’était emparée d’elle et tomba à genoux. A bout de forces, elle se laissa glisser contre le mur, insensible au froid qui commençait à envahir la pièce.
Ce fut Mrs Reynolds qui la trouva. Elizabeth n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé. Avertie par Emma que « Mrs Darcy refusait une fois de plus de manger », Mrs Reynolds était montée avec un plateau contenant les mets favoris d’Elizabeth. Elle fronça les sourcils en voyant la jeune femme prostrée le long de la fenêtre. Mais elle avait eu son lot de malheurs au cours des semaines précédentes pour savoir maîtriser son inquiétude et la dissimuler. Elle releva doucement Elizabeth et lui adressa un regard désapprobateur lorsqu’elle constata à quel point elle avait froid. Mrs Reynolds referma la fenêtre, fit raviver le feu et couvrit Elizabeth d’un châle de cachemire. Puis elle la conduisit dans la chambre de la mère de Darcy, l’installa devant la cheminée et lui présenta le plateau que Lizzie repoussa d’un geste las.
« Le thé vous réchauffera. Je sais que vous êtes inquiète pour Mr Darcy mais je suis sûre que tout se passera bien.
- Comment pouvez-vous le savoir ? demanda Elizabeth en prenant la tasse de thé que son intendante lui présentait.
- Parce que Mr Darcy est l’une des plus fines lames du pays et que Mr Wickham est un couard.
- Vous êtes au courant ? s’étonna Lizzie, sceptique. Elle doutait que son mari ait parlé de ses projets à d’autres personnes que ses cousins.
- Mr Darcy quitte rarement Pemberley d’aussi bon matin sans demander qu’on lui prépare son cheval ou un attelage. Et tout Lambton sait que le Colonel Fitzwilliam a ramené Mr Wickham hier. Il ne faut pas être très intelligent pour comprendre ce que Mr Darcy est allé faire. »
Lizzie but son thé sans reprendre la parole. Mrs Reynolds comprit sans peine que la jeune femme préférait le silence mais jugea plus sain de ne pas la laisser seule. Elle n’en aurait de toute façon pas eu le cœur. Elle observait avec sollicitude Elizabeth se lever après avoir à peine touché à son petit déjeuner et commencer à faire les cents pas dans la pièce. Puis elle leva les yeux vers l’horloge. Sept heures quarante-cinq. La matinée allait être longue.
La victoire avait un goût amer. Darcy le ressentit plus qu’il ne le comprit consciemment alors qu’il tenait d’une main ferme son épée au-dessus du cou de Wickham. En sueur, essoufflé, les cheveux en bataille qui lui bloquaient partiellement la vue, il mit du temps à reprendre ses esprits après la surcharge d’efforts et de concentration dont il venait de faire preuve. Sous sa lame, Wickham haletait pareillement. Mais Darcy savait que ce n’était pas dû à l’épuisement. La peur s’était emparée de l’homme qu’il avait à sa merci. Il croisa le regard lâche et haineux de Wickham. Malgré sa peur, il voulait continuer à le défier mais sa tentative échoua lamentablement. Il était terrifié et Darcy le savait. Tous deux avaient compris qu’ils avaient atteint un point de non-retour. Les blessures infligées à la famille de Darcy avaient été trop profondes pour que Wickham puisse attendre une quelconque clémence de sa part. Mais quitte à mourir, Wickham aurait voulu le faire en méprisant et provoquant Darcy une dernière fois. Mais ce dernier n’était pas dupe. Il avait passé trop de temps avec Wickham pour ne pas connaître sa véritable nature. Il savait quel piètre soldat il faisait. La noblesse ne s’apprend pas : elle est innée, avait maintes fois répété le père de Darcy aux deux jeunes gens pendant leur enfance. Wickham avait maintes fois prouvé cette théorie.
Le bref souvenir de son père, le seul lien qu’il avait eu avec Wickham, le fit revenir à la réalité. Il était si près de Wickham et ce dernier était si terrifié que Darcy pouvoir voir son pouls battre frénétiquement sous la peau de son cou. Et le doute s’empara de lui. Lorsqu’il avait demandé au Colonel Fitzwilliam de retrouver Wickham et lorsqu’il avait revu ce dernier à l’auberge la veille au soir, il avait été sûr de ses intentions. Même Lizzie avait fini par comprendre ce qu’il comptait faire. Mettre Wickham hors d’état de nuire. Restait à savoir comment. Là encore, avant de se trouver victorieux au-dessus de Wickham, Darcy n’avait pas hésité. La mort. C’était la seule chose que méritait celui qui avait brisé le cœur de sa sœur et de sa femme et qui était responsable de la mort de son enfant.
La noblesse ne s’apprend pas : elle est innée. Mais tu devras lutter à chaque instant pour ne pas l’oublier. Darcy revit son père prononcer ces mots avec gravité, alors qu’il inculquait à son fils les principes qui feraient de lui un bon maître de Pemberley. Le visage terrifié de Wickham dansa devant ses yeux. Il revit celui d’Elizabeth, baigné de larmes, lorsqu’il était revenu de Cardiff et avait appris qu’elle avait perdu leur enfant. Il se souvint de Georgiana à Ramsgate, de la façon dont elle tentait de maîtriser ses larmes, de ses lèvres tremblantes et de ses sanglots qui avaient jailli brutalement.
La noblesse ne s’apprend pas : elle est innée. Son père avait prononcé ces mots une dernière fois sur son lit de mort. Wickham était présent. Il était resté au chevet de John Darcy presque autant que Darcy et Georgiana. Mais ce même Wickham s’en était pris aux sœurs Bennet. Darcy se souvint du jour où il l’avait vu en compagnie de Lizzie. Il se rappela de la jalousie qu’il avait ressentie à ce moment-là. Et Lydia. Lydia et son insouciance, sa suffisance et sa stupidité. Le rictus satisfait de Wickham lorsqu’il avait annoncé à Darcy que la réputation de la jeune femme était ruinée. Qu’allait devenir Lydia ?
Qu’allait devenir Lizzie ? Son cœur se serra en repensant au cri de joie qu’elle avait poussé en apprenant qu’elle était enceinte. A son rire clair qui avait raisonné lorsqu’il l’avait fait tournoyer en la soulevant dans ses bras juste après. Aux heures idylliques qu’ils avaient passées à parler de leur futur enfant. A son visage et son corps brisés lorsqu’il était revenu de Cardiff. A son désespoir sans fin, à son regard vide de toute expression. Aux heures qu’elle passait, immobile, perdue dans des souvenirs trop douloureux pour être évoqués à haute voix.
Lizzie. Lydia. Georgiana.
« L’exil ou la mort. » laissa-t-il tomber, revenant brutalement à la réalité.
La scène n’avait duré que quelques secondes. Assez pour que ses cousins et Mr Harrington s’inquiètent et s’approchent des deux combattants. Wickham n’avait pas esquissé le moindre mouvement, continuant à haleter. L’incompréhension emplit ses yeux lorsqu’il entendit la proposition de Darcy.
« J’ai dit : l’exil ou la mort ! Choisis avant que je ne le fasse à ta place ! »
Une folie meurtrière s’empara de Wickham. L’alternative proposée par Darcy l’avait mis hors de lui. Il se savait perdu. Et il se savait assez lâche pour connaître sa réponse. Il savait que Darcy le connaissait assez pour deviner quelle serait sa décision. Il n’avait pas non plus l’ombre d’un doute sur l’option qu’aurait choisie Darcy. L’honneur avant tout. Mais il n’était pas Darcy.
« L’exil, grogna-t-il.
- Mr Harrington ! J’ai besoin que les deux témoins et vous-même entendiez ce que j’ai à dire. » dit Darcy, recula d’un pas mais pointant toujours son épée au-dessus de Wickham, l’empêchant de se relever.
Mr Harrington, Mr Burke et le Colonel Fitzwilliam s’avancèrent.
« Wickham, à compter de ce jour tu n’es plus le bienvenu en Grande-Bretagne. Tu seras escorté jusqu’au port de Southampton afin d’embarquer pour les colonies d’Amérique dont tu ne reviendras pas. Le voyage se fera à mes frais et c’est la dernière fois que je veux entendre parler de toi. Richard ?
- Oui ?
- Pourras-tu aller avec lui jusqu’à Southampton et t’assurer bien qu’il embarque bien sur le premier bateau en partance pour les Amériques ?
- Bien sûr.
- Assure-toi que le navire ne fasse pas d’escale en Europe ou en Afrique avant. Il doit quitter le continent définitivement.
- Entendu.
- Les Amériques ? gémit Wickham.
- Est-ce trop loin pour toi ? Il fallait y penser avant. En ce qui me concerne, c’est encore trop près. Je ne veux plus jamais avoir affaire à toi, je ne veux plus que tu t’approches de ma famille. Sois assuré que si d’aventure il te venait à l’idée de revenir en Angleterre je le saurai plus tôt que tu ne t’en doutes et je n’aurais pas la moindre hésitation à te tuer. Je paye le voyage et pas un penny de plus. A toi de te débrouiller sur place. Ton sort m’importe peu.
- Et Lydia ?
- Elle reste en Angleterre. C’est un sort cruel pour une jeune femme mais je crois la connaître assez bien pour savoir que les conditions de vie en Amérique ne la tentent guère. Et je n’ai pas l’intention de la laisser en compagnie d’un scélérat comme toi si loin de sa famille pour la protéger. Ne me dis pas que tu as des remords à son sujet ?
- Tu es monstrueux de me séparer de ma femme, Darcy !
- A d’autres. Toi et moi savons parfaitement pourquoi tu l’as épousée et tu te moques bien de savoir si tu fais son bonheur ou non. Elle sera bien mieux sans toi.
- Elle sera mise au ban de la société ! Elizabeth ne te pardonnera jamais de faire subir ça à sa sœur !
- Tu t’es chargé de cela tout seul en ruinant sa réputation et en devenant un criminel. Et ne t’avise plus jamais de prononcer le nom de mon épouse. Tu n’en es pas digne.
- Peu importe après tout ! Lydia n’est qu’un fardeau ! s’exclama Wickham dépité.
- Mr Harrington, avez-vous pris note de tout ce que je viens de dire ? demanda Darcy en se relevant enfin, écartant son épée de la gorge de Wickham.
- Oui, monsieur. Pas de regrets ?
- Pas encore. Peut-être que dans quelques années je regretterai de ne pas l’avoir tué quand j’en avais l’occasion mais pour l’instant tout ce qui m’importe c’est qu’il sorte de ma vie et de celle de ma famille. Quant à Lydia, s’il s’avère que la vie en Angleterre sans son époux lui est trop insupportable, je m’arrangerai pour qu’elle puisse le rejoindre. »
La rencontre était terminée. Sans un regard vers Wickham qui se relevait péniblement, Darcy se détourna et prit le chemin du retour vers Pemberley, talonné de près par ses Gerald Matlock. Ce dernier ne cachait pas sa satisfaction. Lorsqu’ils furent suffisamment éloignés pour que Wickham ne puisse pas les entendre, il prit la parole :
« Je n’aurais pas mieux fait, cousin ! J’ai vraiment eu peur que tu ne le tues !
- Aurais-tu regretté l’existence de ce misérable ?
- J’aurais regretté de te voir te rabaisser à le tuer. Tu n’es pas un meurtrier Darcy. Et je frémis à la pensée de ce qui te serait arrivé si c’était arrivé aux oreilles du Régent.
- Cela peut encore arriver.
- Peut-être, mais tu n’as pas tué Wickham. Là est toute la différence. L’envoyer dans le Nouveau Monde, c’est juste… parfait !
- Pas encore assez loin à mon goût. Il faut que je conclue de nouveaux accords avec mes contacts sur place et dans les ports pour surveiller qu’il ne tente pas de rentrer.
- Tu as bien le temps de le faire. La traversée dure plusieurs semaines. Richard va veiller à ce qu’il embarque bien. Et tu es blessé, il faut te soigner. Je n’ose même pas imaginer ce que va dire Elizabeth en te voyant arriver dans cet état.
- Elle sera furieuse, je peux te l’assurer. » dit Darcy en esquissant un demi-sourire.
La mention du nom de son épouse lui avait fait accélérer le pas.
« Quels sont tes projets maintenant que cette sombre histoire est réglée ? demanda Gerald.
- Je ne sais pas. Tout dépendra d’Elizabeth. Il lui faudra sans doute encore plusieurs semaines pour se remettre. Pour l’instant je veux juste rentrer et la revoir, elle et Georgiana. »
De guerre lasse, Elizabeth avait accepté de descendre au salon pour y retrouver Georgiana. La jeune fille venait de prendre son petit déjeuner et s’apprêtait à étudier son ouvrage de grammaire allemande lorsqu’elle vit entrer sa belle-sœur. L’air qu’elle arborait l’alarma immédiatement. Elle était habituée depuis plusieurs semaines à la voir triste, absente, le regard fuyant. Mais ce matin, elle était encore différente. Une angoisse sourde l’habitait. Lorsque Georgiana lui prit les mains, elle s’aperçut qu’elles étaient glacées.
« Lizzie ! Que se passe-t-il ? Tu es si pâle !!! Aurais-tu fait un nouveau cauchemar ?
- Pire que cela, Georgie, pire que cela… répondit Elizabeth en s’asseyant lourdement sur le sofa le plus proche de la fenêtre qui donnait sur les jardins.
- Veux-tu que j’appelle William ? Tu ne l’as pas vu ce matin ? dit Georgiana en s’agenouillant devant elle.
- William… Oh Georgiana si tu savais !! dit Elizabeth en se mettant à pleurer.
- Où est-il ? Il ne t’a pas quittée depuis qu’il est revenu !
- Ton cousin Richard… il a retrouvé… Wickham. » finit Lizzie dans un souffle.
La main de Georgiana se serra dans la sienne et la jeune fille blanchit tout autant que sa belle-sœur à l’annonce de cette nouvelle.
« Quand ? murmura-t-elle.
- Hier.
- Où est-il ?
- A Lambton. Au Rose & Crown.
- Et William ? Mon Dieu, que va-t-il faire ? Lizzie, réponds-moi je t’en supplie !
- Il serait furieux que je te le dise.
- Il est un peu tard pour t’inquiéter de cela, tu m’en as trop dit ou pas assez ! Lizzie s’il te plaît, tu me tortures !
- Il est parti l’affronter en duel… lâcha brusquement Lizzie en détournant le regard, scrutant une énième fois les jardins de Pemberley.
- Ce matin ? Mais pourquoi ? Pourquoi ne l’a-t-il pas remis aux autorités ?? Ou à son supérieur dans l’armée ? Je suis sûre que Richard aurait très bien arrangé tout cela !!
- William a refusé. Et tu connais ton frère. Personne ne peut le faire changer d’avis quand il a pris une décision. Et… quand il s’agit de Wickham… il est comme enragé, je ne le reconnais plus.
- Rien d’étonnant après… après tout ce qu’il a fait. »
Les deux jeunes femmes gardèrent le silence quelques minutes.
« Quand est-il parti ?
- Ce matin peu avant l’aube d’après ce qu’il m’a dit hier soir.
- Pourquoi ne l’as-tu pas retenu ? demanda Georgiana, la voix pleine de reproches furieux et angoissés.
- Retenir ton frère !!! Comment aurais-je pu faire ?
- Il t’écoute, il a confiance en toi, il respecte tes avis !
- Pas sur cette question. Je te l’ai dit, il n’est plus le même quand il s’agit de Wickham. Et… au fond de moi, je comprends cette haine… Cette envie de vengeance. Je la ressens moi aussi, dit Elizabeth sombrement.
- Cela te rendrait-il votre enfant ? Crois-tu que me venger de lui me rendrait mon insouciance et ma confiance en moi ? »
Lizzie garda le silence, observant obstinément les jardins.
« Tu sais bien que non, Elizabeth. Tu n’es pas comme ça. Et William non plus.
- Quoi qu’il en soit, ils sont en train de se battre. Ou bien peut-être que l’issue du combat est déjà décidée. Peut-être que William est déjà…
- Je t’interdis de dire cela ! dit farouchement Georgiana. Je t’interdis de penser que mon frère ait pu ne pas être victorieux et ne pas s’en sortir ! William est la meilleure lame du comté !!
- Je sais tout cela. Et puis…
- Et puis ?
- Et puis je crois que je le sentirais s’il lui était arrivé quelque chose. Ne crois-tu pas ?
- Je n’ai jamais aimé à ce point, tu le sais bien. Mais tout est possible. »
Le silence envahit de nouveau la pièce, cette fois-ci pour de longues minutes rythmées par le balancier de l’horloge qui accentuait l’attente insoutenable des deux jeunes femmes.
« Lizzie, pardonne-moi… dit Georgiana d’une petite voix.
- Te pardonner ? Et de quoi donc ? demanda Elizabeth en regardant à nouveau sa belle-sœur.
- Je t’ai mal parlé tout à l’heure. Je n’aurais pas dû t’accuser de n’avoir rien fait pour tenter de retenir William.
- Ne t’inquiète pas. L’angoisse nous fait tenir des propos absurdes. Et par ailleurs… j’ai tenté de faire changer d’avis William hier soir. C’était peine perdue. Je savais que j’avais perdu avant même de parler mais il fallait tout de même que j’essaye. Et depuis que je suis réveillée ce matin… je n’arrête pas d’envisager le pire. Je ne sais même pas comment je pourrais continuer à vivre si…
- Qu’y a-t-il ? s’alarma Georgiana en voyant que Lizzie s’était brusquement arrêtée de parler.
- Là-bas !!! Ne vois-tu donc rien ? demanda Lizzie en se levant et en se rapprochant de la fenêtre.
- Où ?
- Près du bosquet ! Deux hommes !
- Il me semble que tu as raison. Mais de qui s’agit-il ?? Lizzie tu crois que… ?
- J’espère ! »
Elle se levait déjà et quittait la pièce à toute vitesse, suivie de près par Georgiana. Leur élan fut arrêté par Mrs Reynolds qui avait été avertie par le majordome de l’arrivée de deux hommes.
« Mrs Darcy, Miss Georgiana, je vous déconseille de sortir ! La température est glacée, vous allez attraper du mal !
- Vous ne comprenez pas, Mrs Reynolds ! Il s’agit peut-être de mon mari ! Ou alors on vient m’annoncer une mauvaise nouvelle ou…
- Dans un cas comme dans l’autre, il vaut mieux que vous restiez ici. Mr Darcy m’en voudrait terriblement que l’une d’entre vous ne tombe malade parce que vous êtes sorties sans vous couvrir par ce temps. »
Les deux jeunes femmes eurent beau argumenter, rien ne fit changer d’avis la gouvernante, appuyée par le majordome.
« Lizzie, viens voir !!!! s’écria Georgiana qui s’était à nouveau approchée des fenêtres pour tenter de distinguer l’identité des deux hommes qui approchaient.
- William !
- Oui c’est lui !
- Oh Georgiana, il est en vie !!!! »
Elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, pleurant de soulagement.
La minute qui suivit fut une longue torture pour Elizabeth et pour Darcy qui avait tant accéléré le pas que son cousin peinait à le suivre. Il gravit les escaliers menant au perron de Pemberley quatre à quatre avant d’ouvrir sans ménagement les portes du Grand Hall. A l’instant où il entra, Elizabeth se précipita dans ses bras, pleurant de plus belle. Seule la plainte de son mari l’arrêta dans son élan.
« Mon Dieu, tu es blessé ! s’alarma-t-elle en voyant son épaule.
- Rien de grave. Il n’y paraîtra plus dans quelques semaines. »
Il la serra contre lui et tendit la main vers sa sœur pour l’inviter à les rejoindre. Tous trois restèrent dans les bras les uns des autres un long moment. Tandis que Gerald Matlock demandait à Mrs Reynolds de faire venir le médecin pour soigner la blessure de son cousin, Elizabeth s’écarta de l’étreinte de son mari.
« Maintenant Fitzwilliam Darcy, vous allez m’expliquer tout ceci ! Et me promettre de ne plus jamais réitérer un acte aussi insensé !
- Allons dans le salon. Nous y serons plus à l’aise. Georgie, je te retrouve un peu plus tard. Mrs Reynolds, j’aimerais manger quelque chose, je suis affamé. Gerald…
- Je vais vous laisser. Vous avez besoin de vous retrouver seuls, dit son cousin en parvenant difficilement à dissimuler son amusement face à la colère d’Elizabeth.
- Je ne sais comment te remercier de ton aide. Je passe te voir à Matlock Castle au cours des prochains jours.
- Quand tu veux. Tu sais que tu y es chez toi. Elizabeth, Georgiana, mes hommages ! » dit-il avant de prendre congé.
A la surprise de Darcy, sa femme le prit par la main et l’entraîna d’elle-même dans le salon. Il pouvait voir qu’elle était furieuse. La colère avait repris le dessus sur son soulagement. Et au fond de lui-même, il en était heureux. C’était la réaction la plus humaine et la plus fidèle à la femme qu’il connaissait et qu’il aimait à laquelle il assistait depuis son retour de Cardiff. Et malgré la colère qui s’était emparée d’elle, il remarquait les larmes de soulagement qui coulaient encore sur ses joues. A l’instant où ils furent seuls, il la reprit dans ses bras et l’embrassa.
« Vous ne pourrez pas vous en sortir avec des baisers, Mr Darcy.
- Oh si je crois que je pourrais y arriver, Mrs Darcy, dit-il en souriant.
- Pour l’amour du Ciel, William, que t’est-il passé par la tête ?! J’ai cru mourir d’angoisse ! Je n’arrêtais pas d’envisager le pire ! N’as-tu donc pas pensé à ce que nous deviendrions sans toi avec Georgiana ?
- A chaque seconde, ma Lizzie, à chaque seconde. Je n’ai pensé qu’à vous. Je ne supportais plus l’idée que ce monstre pouvait s’en prendre à nouveau à vous. C’était la seule solution, crois-moi.
- Que s’est-il passé ?
- Je l’ai provoqué en duel ce matin…
- Ca je le sais ! s’impatienta-t-elle.
- Le combat était plus dur que je ne pensais. D’où ma blessure. Il s’est amélioré à l’armée on dirait.
- Mais tu es là. L’as-tu…
- Tué ? Non.
- Mais alors…
- Je lui ai proposé de choisir entre la mort ou l’exil.
- L’exil ?
- Il part dès aujourd’hui pour Southampton d’où il embarquera pour les Amériques. Avec interdiction formelle de remettre les pieds sur le sol de l’Angleterre. Nous sommes débarrassés de lui, Elizabeth. Il ne vous fera plus jamais de mal, je te le promets, dit-il en la serrant de nouveau contre lui.
- Les Amériques ?
- Oui ? Richard l’emmène en ce moment-même pour Southampton
- Et Lydia ?
- Je suis désolé, Lizzie. Je ne pouvais pas proposer à Wickham de l’emmener avec lui. Nous n’aurions eu aucun moyen de vérifier qu’elle va bien. Et… je la connais moins bien que toi mais il me semble que la vie dans les colonies n’est pas ce qu’il l’attire. Je me trompe ?
- Je ne pense pas… Mais…
- Mais… ?
- Malgré sa bêtise, malgré son caractère insouciance, son immaturité… Il nous a toujours semblé qu’elle aimait Wickham. Ca dépasse mon entendement, d’autant qu’il ne le mérite absolument pas, mais tout de même…
- S’il s’avère qu’elle veuille vraiment le rejoindre, je m’arrangerai pour qu’elle puisse le faire. Je t’en donne ma parole, Lizzie. Je serais inquiet pour elle si elle devait prendre cette décision, mais c’est son droit le plus strict.
- Et je n’ose même pas imaginer sa réaction en apprenant qu’elle vient d’être mise au ban de la société de la sorte.
- Pas à ce point, ma Lizzie. Il n’y a eu aucun scandale. Il suffira de dire que son mari est parti pour les colonies mais qu’elle a refusé de le suivre. C’est plus que courant.
- Mais si le scandale éclate ?
- Nous sommes très peu à connaître la vérité. Il ne devrait pas y avoir de souci à ce sujet. Ta sœur va retourner à Longbourn et y vivra tranquillement, dans de bien meilleures conditions que lorsqu’elle était à Newcastle avec Wickham. »
A la grande surprise de son mari, Elizabeth éclata de rire. Sa colère était tombée.
« Je n’ose même pas imaginer la tête de mon père lorsqu’il va apprendre que Lydia va revenir à la maison ! »
Son fou-rire nerveux se transforma brutalement en crise de larmes et il resserra son étreinte autour d’elle.
« Tout ira bien maintenant, ma Lizzie. Nous allons pouvoir reprendre le cours de notre vie normalement.
- Normalement ? Je ne vois pas comment c’est possible…
- Tout vient à point à qui sait attendre. Laisse-nous du temps et fais-nous confiance. Je vais prendre soin de toi. »
L’arrivée du docteur Edwards les interrompit. Il soigna rapidement la blessure de Darcy qui n’était effectivement que superficielle et ne nécessiterait même pas le port d’une écharpe.
Le dénouement de l’attaque de Wickham et la confirmation par le Colonel Fitzwilliam que ce dernier avait bien embarqué pour le premier navire en partance pour la Caroline du Nord une dizaine de jours plus tard enleva un poids considérable des épaules de Darcy. Néanmoins, malgré tous ses efforts, la vie à Pemberley peinait à retrouver son cours normal. A la grande exaspération d’Elizabeth, tout tournait autour d’elle. Elle sentait que tout le monde attendait qu’elle se remette de l’épreuve qu’elle venait de traverser et qu’elle retrouve sa joie de vivre. Et malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à s’y forcer. Elle se sentait physiquement vide. Vide de toute joie, vide de la vie qu’elle avait portée et vide d’espoir pour l’avenir. Seul l’amour qu’elle portait à son mari l’aidait à ne pas sombrer. Et Pemberley qu’elle aimait de tout son cœur et dont elle adorait s’occuper depuis son mariage lui devenait odieux. Tout lui rappelait l’enfant qu’elle avait attendu. Elle était incapable d’entrer son boudoir sans repenser à la tentative d’enlèvement de Wickham et encore plus incapable d’emprunter l’escalier qui menait à la galerie des sculptures.
Elle tentait tant bien que mal d’occuper ses journées à visiter les Bingley, les Matlock et les diverses connaissances avec lesquelles elle s’était liée depuis son arrivée dans le Derbyshire. Mais le comté n’offrait pas beaucoup de distractions en cette période de l’année et nombre de ses connaissances et des familles que les Darcy fréquentaient séjournaient à Londres pour la Saison. Le départ d’Harriet Vernon pour Londres lui donna une idée. Après y avoir mûrement réfléchi pendant quelques jours, elle alla trouver son mari dans son bureau afin de lui faire part de son projet.
« Londres ? dit-il en laissant tomber sa plume.
- Oui… qu’en dis-tu ?
- Tu me prends par surprise. J’étais convaincu que tu préférais vivre ici et qu’assister à la Saison ne te tentait pas cette année avec tout ce qui s’est passé. C’est pour ça que j’avais annulé notre séjour en rentrant de Cardiff. J’en ai d’ailleurs parlé avec ton père quand je lui ai écrit que nous ne pourrions pas héberger tes sœurs à Darcy House cette année et il était d’accord avec moi.
- Les choses ont changé. Tu sais que j’adore Pemberley… Mais en ce moment…
- En ce moment ? demanda-t-il, voyant qu’elle cherchait ses mots.
- C’est compliqué à expliquer. Et je ne sais pas comment tu vas le prendre.
- Très bien puisque c’est toi qui vas me le dire. Viens par là, dit-il en la prenant sur ses genoux.
- Eh bien… depuis… depuis ce qui s’est passé avec Mr Wickham, j’ai tendance à ne repenser qu’aux mauvais souvenirs. Même si j’en ai des dizaines et des dizaines de bons avec toi qui sont associés à Pemberley. En ce moment je ne repense plus qu’à ce qui s’est passé. Je me dis qu’en partant pour Londres quelques semaines j’arriverais peut-être à tourner la page plus facilement.
- Et c’est ça que tu avais peur de me dire ? sourit-il avant de l’embrasser sur les joues.
- Je sais que tu adores Pemberley.
- Et je sais que tu l’aimes aussi. Cela dit, étant donné les événements de ces dernières semaines, je comprends parfaitement que tu ressentes le besoin de prendre un peu de distance. Mais je pensais que tu préférerais ne pas quitter Jane.
- Elle va me manquer c’est sûr. Mais sa délivrance n’est pas prévue avant mai. Nous serons de retour d’ici là. Et je suis sûre qu’elle comprendra très bien que je veuille quitter Pemberley quelques temps.
- Cela dit nous ne sommes pas obligés d’aller à Londres. Nous pouvons aller ailleurs. Au bord de la mer par exemple. Pourquoi fais-tu la moue ?
- Tu as vu le temps qu’il fait ? le taquina-t-elle.
- C’est vrai que ce n’est peut-être pas la meilleure idée, dit-il en souriant. Tu ne veux pas aller ailleurs ? Tu n’as qu’à nommer la destination, je t’y emmène, proposa-t-il galamment.
- Londres me paraît parfait. Plein d’activités et de monde à voir. Harriet y va et je sais que Kitty tient à revoir Mr Cooper. Et puis j’aimerais revoir Mary.
- Dans ce cas c’est entendu.
- Crois-tu que cela déplaira à Georgiana ?
- Non. Pourquoi donc ? Je suis sûr qu’elle sera ravie de vivre à nouveau sous le même toit que Kitty et elle aime bien Londres du moment qu’on ne la force pas à voir trop de monde. Et si elle sait que ça te fait plaisir, elle sera contente aussi. »
Le projet fut donc arrêté. Georgiana battit effectivement des mains à l’idée de revoir Kitty et d’avoir l’occasion de faire plus ample connaissance avec Mary qu’elle savait musicienne. Mrs Reynolds fut chargée de superviser le départ des Darcy et Lizzie l’assista de son mieux. Elle refusa de suivre l’avis de sa sœur et d’aller chez sa couturière afin de lui commander d’urgence des robes adaptées aux réceptions et aux événements de la Saison, arguant qu’elle ne tenait pas particulièrement à avoir une vie sociale très remplie et que si c’était vraiment nécessaire, elle achèterait de nouvelles tenues à Londres directement. Elle passa donc tout son temps libre des cinq jours suivants entre Matlock Castle et Ellsworth. Lady Matlock avait décidé elle aussi de se rendre à Londres en compagnie de son époux afin d’y retrouver Priscilla qui séjournait là-bas depuis début janvier, désireuse de ne manquer aucune mondanité. Miss Bingley l’avait suivie de peu et séjournait dans la demeure londonienne de son frère. Seuls Jane et Mr Bingley resteraient donc dans le Derbyshire mais, tout à leur bonheur, ils ne s’en souciaient absolument pas. Elizabeth leur enviait ce bonheur tranquille tout en s’en voulant de jalouser sa sœur et elle comptait vraiment sur son séjour à Londres pour remédier à son état d’esprit.
La veille de son départ, elle rendit visite à sa sœur une dernière fois. Les deux sœurs étaient très émues de se séparer même si elles savaient qu’elles seraient réunies très rapidement. Elizabeth avait en effet promis à sa sœur qu’elle reviendrait à Pemberley en mai, assez tôt pour assister à la naissance de son neveu ou de sa nièce. Elle s’en voulait de laisser sa sœur seule pour les derniers mois de sa grossesse mais Jane, généreuse de nature, comprenait fort bien que Lizzie avait besoin s’éloigner de Pemberley pour pouvoir se remettre de sa fausse couche et elle l’encouragea vivement à rester à Londres aussi longtemps que nécessaire et à profiter de tout ce que son séjour aurait à lui offrir. Par ailleurs, elle rappela à Elizabeth que la présence de son mari la comblait et qu’être seule avec lui ne la déplaisait nullement. Les deux sœurs se quittèrent donc pleines d’espoir pour l’avenir, Jane désirant plus que tout voir renaître l’étincelle de joie de vivre dans les yeux de sa sœur et Elizabeth que la fin de la grossesse de Jane se passerait bien et serait couronnée par l’arrivée d’un enfant en parfaite santé.
Paradoxalement, si ses adieux à sa sœur et à Mr Bingley avaient été douloureux, son départ du Derbyshire fut sans émotion. Elle monta en voiture sans un regard pour Pemberley ou ses jardins. Ce ne fut que lorsque la voiture se mit en route qu’elle observa les paysages du Derbyshire qu’elle avait appris à aimer et qu’une pointe de nostalgie s’empara de son cœur. Elle espéra alors de toutes ses forces que lorsqu’elle y reviendrait elle aurait fait la paix avec elle-même et avec les semaines qui venaient de s’écouler. Jusqu’ici silencieux, Darcy lui prit la main et la serra dans la sienne.
« Demain est un autre jour, mon amour. » lui murmura-t-il à l’oreille.
Elizabeth croisa son regard et s’y accrocha de toutes ses forces. Et elle sut qu’à ses côtés demain serait heureux.





