Chapitre 1 – Un mariage très discuté

Posté le Samedi 22 septembre 2007

Voici en exclusivité le premier chapitre d’Ames Soeurs, une suite d’Orgueil & Préjugés de Jane Austen.

Pour lire la suite, je vous invite à vous rendre sur Fanfiction.net : https://www.fanfiction.net/s/3052094/1/Ames-Soeurs

*************

Chapitre 1: Les fiancées de Longbourn


C’était une vérité unanimement reconnue par la bonne société du Hertfordshire qu’Elizabeth Bennet, était une jeune fille particulière. Si certains lui reconnaissaient un esprit très vif et un net penchant pour la franchise et la bonne humeur, d’autres, moins indulgents, la considéraient comme une impertinente à l’esprit bien trop indépendant. Pour tout dire, elle ne recueillait pas tous les suffrages, en tout cas infiniment moins que sa sœur aînée, Jane, dont la nature douce et réservée avait conquis tous les cœurs. Aussi toutes les matrones de Meryton et de ses alentours tombèrent-elles des nues lorsque Mrs. Bennet leur annonça d’une voix triomphante les fiançailles de sa cadette avec Mr. Darcy – un homme affreusement orgueilleux, méprisant et méprisable, qui avait pour seule qualité de disposer de dix mille livres de rentes et de la moitié du Derbyshire.

Qu’Elizabeth ait accepté pareille demande ne les étonna guère – quelle jeune fille sensée refuserait un aussi beau parti ? – mais les motivations de Mr. Darcy alimentèrent les commérages de toutes les soirées données à Meryton pendant les six mois que durèrent les fiançailles des deux jeunes gens. Pourquoi avait-il demandé la main d’une jeune fille provinciale, disposant d’une dot insignifiante, et liée à une famille qui ne souciait guère des convenances ? Ce n’était certes pas la beauté d’Elizabeth qui avait dû l’attirer. La cadette des Bennet était certes charmante, mais rien chez elle ne méritait qu’on lui concède l’adjectif « belle », surtout lorsqu’on la comparait à sa sœur aînée, qui était si ravissante, et si douce, que ses fiançailles avec Mr. Bingley semblèrent une évidence pour toutes leurs connaissances. En réalité, les commères de Meryton eurent beau chercher une explication au choix de Mr. Darcy, elles le firent en vain. Elles n’eurent de cesse, en offrant au jeune couple des félicitations du bout des lèvres, de chercher à percer le mystère insondable qu’ils présentaient.

Mais leur avenir les intéressait plus encore. Il était évident pour tous que Mr. Darcy avait beau être très fortuné – qualité qui aurait suffi à séduire nombre de jeunes filles à marier– il n’en était pas moins fier et hautain. Même en présence de sa fiancée, il semblait ne jamais délaisser son attitude froide et distante, glaçant la bonne société du Hertfordshire, qui, invariablement, lui préférait bien vite la compagnie de Mr. Bingley, toujours affable et de bonne humeur. Et dès que les deux couples prenaient congé, chacun spéculait sur la vie qui attendait la future Mrs. Darcy. Son sort fut ainsi très vite moins l’objet d’envie que de perplexité voire d’inquiétude. Certains commençaient même à craindre que Darcy ne rende Elizabeth malheureuse en dépit de sa fortune, alors que tous jalousaient le bonheur tranquille qui attendait Jane. Que le chaleureux Mr. Bingley fût le meilleur ami de Mr. Darcy ne permit pas aux relations des Bennet de se douter un seul instant que derrière l’orgueilleux Mr. Darcy se cachait un homme bien différent.

En temps normal, Mrs. Bennet se serait posé les mêmes questions que ses amies bien-pensantes. Mais elle était trop occupée à exulter et proclamer partout haut et fort que trois de ses filles avaient trouvé un mari – dont sa Jane avec le charmant Mr. Bingley de Netherfield disposant cinq mille livres de rentes, et Lizzie avec un gentleman possédant la moitié du Derbyshire et dix mille livres de rente – pour se préoccuper du bonheur futur de ses deux aînées. Leur avenir était assuré, et il lui ne lui restait quant à elle plus que deux filles à marier, et cela suffisait à faire son bonheur. Et à dire vrai, songer aux demeures dans lesquelles allaient vivre Elizabeth et Jane, leurs toilettes, leurs équipages, et leur futur train de vie en général, aurait suffi à la rassurer sur le bonheur de ses filles si d’aventure elle avait eu le moindre doute à ce sujet.

Quant à Mr. Bennet, son opinion de Mr. Darcy était arrêtée depuis le jour des fiançailles d’Elizabeth: il ne lui aurait jamais accordé la main de sa fille préférée s’il n’avait pas été sûr du bonheur conjugal qui attendait cette dernière. Le père et la fille étaient unis depuis toujours par une tendre complicité. Il savait qu’elle était la plus intelligente et la plus spirituelle de ses filles. Aussi était-il une des rares personnes de toute la bonne société du Hertfordshire à connaître les motivations du futur mari d’Elizabeth : le Maître de Pemberley avait trouvé un esprit à la hauteur du sien, ce qui valait toutes les dots d’Angleterre. Et Mr. Bennet comprit que, malgré l’obsession qui entourait les fiançailles de ses deux aînées, leurs amis et voisins étaient décidément de bien piètres observateurs, car, pour sa part, il n’avait pas eu besoin de passer beaucoup de temps en compagnie d’Elizabeth et Darcy pour remarquer les regards tendres qu’ils échangeaient presque continuellement.

Les deux aînées des Bennet soupçonnaient à peine tous les commérages dont elles étaient l’objet. Elizabeth et Jane n’avaient d’yeux que pour leur bonheur tout neuf qui ne cessait de les émerveiller et auquel, malgré leurs cinq mois de fiançailles, elles ne s’étaient toujours pas habituées. Mr. Darcy et Mr. Bingley venaient les voir à Longbourn ou les invitaient à Netherfield quotidiennement. S’ils avaient dans un premier temps multiplié les visites chez les voisins et relations des Bennet, Elizabeth avait rapidement œuvré pour qu’elles cessent presque tout à fait après avoir annoncé leurs fiançailles à tout leur entourage, consciente que ces visites ne faisaient qu’accroître le malaise de Darcy, toujours aussi réservé en compagnie de la société du Hertfordshire. Modeste par nature, Jane avait approuvé sa sœur, car il lui répugnait d’être le centre de l’attention et ne savait jamais comment répondre aux innombrables félicitations qu’on lui adressait.

Et les deux couples n’avaient de cesse de vouloir se retrouver seuls, ou du moins dans une relative intimité, afin d’apprendre à mieux se connaître. Leurs doubles fiançailles servaient leurs intérêts car le quatuor se promenait fréquemment ensemble, n’hésitant guère à se séparer dès qu’ils étaient hors de vue de Longbourn ou Netherfield.

Pour Darcy et Elizabeth, qui n’avaient jusque-là connu que de longs mois de quiproquos et de désaccords, ces instants étaient aussi précieux qu’inestimables. Darcy s’émerveillait sans cesse de voir sa réserve naturelle s’évanouir instantanément, chassée par la tendresse et l’humour de sa fiancée. En sa compagnie, il se livrait comme il n’avait jamais osé le faire à quiconque, pas même à ses parents les plus proches, tels sa sœur Georgiana ou son cousin le Colonel Fitzwilliam. Il lui confia nombre de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, évoqua le décès de ses parents, la lourde responsabilité que représentaient Pemberley et la tutelle de Georgiana, ses goûts littéraires et musicaux, et les rêves qu’il nourrissait pour leur mariage. Fine et attentive, Elizabeth l’écoutait avec patience et curiosité, et toutes les remarques qu’elle lui faisait achevaient de faire tomber le Maître de Pemberley sous son charme.

Et le sentiment était réciproque. Car Darcy, qu’Elizabeth n’avait connu jusque-là que taciturne et hautain, se révélait profondément généreux, cultivé, et même drôle. S’il avait encore besoin de s’habituer à ses innombrables taquineries, il la surprit à plus d’une reprise à répondre à ses traits d’humour et à la faire rire. Ils se découvraient chaque jour de nouveaux goûts communs, ravis de constater qu’ils avaient eu tant d’affinités sans le savoir. Chacune de leurs conversations la persuadaient qu’elle avait rencontré en lui un homme digne de respect et d’affection, qu’elle pourrait aimer tout au long de sa vie sans l’ombre d’un regret.

Ces interminables discussions avaient aussi été l’occasion pour eux d’échanger sur les malentendus et les préjugés qui les avaient tenus éloignés l’un de l’autre pendant plusieurs mois. Au cours d’une longue explication, ils détaillèrent leurs erreurs respectives et leurs regrets. Ils revisitèrent ces souvenirs parfois douloureux avec une sérénité qui les surprit eux-mêmes et, s’excusant mutuellement une dernière fois, ils décidèrent d’un commun accord de ne plus jamais être tourmentés par ces erreurs du passé et de se tourner vers l’avenir.

La seule ombre à leur bonheur restait donc la longueur de leurs fiançailles, que déploraient tout autant Jane et Mr. Bingley. Inflexible, Mr. Bennet avait imposé à ses deux aînées d’attendre six mois avant leur mariage, afin de leur laisser l’occasion d’être certaines qu’elles prenaient la bonne décision. Mr. Bingley et Mr. Darcy avaient eu beau négocier, supplier, et même tempêter pour raccourcir ce délai interminable, leur futur beau-père n’avait pas cédé. Même les hurlements hystériques de Mrs. Bennet, qui arguait que d’aussi longues fiançailles laissaient trop de temps aux gentlemen de changer d’avis, n’avaient pas convaincus Mr. Bennet. En dépit des réactions dépitées de son épouse et des quatre principaux intéressés, il restait convaincu qu’il avait pris la bonne décision, étant lui-même trop marqué par les conséquences d’un mariage hâtif pour laisser ses filles reproduire la même erreur. Sans compter que les regards languissants qu’échangeaient parfois les deux couples étaient pour lui une source d’amusement permanent dont il ne se lassait pas.

Bon an mal an, les mois avaient passé, occupés des annonces à toutes leurs relations, des préparatifs, et surtout des longues conversations des jeunes gens qui avaient mis ce temps à profit pour apprendre à mieux se connaître. Elizabeth et Darcy avaient surmonté leur gêne initiale d’être promis l’un à l’autre en ignorant finalement presque tout de leurs personnalités et de leurs goûts respectifs, et, à trois semaines de leur mariage, Elizabeth se sentait impatiente, et presque totalement sereine à l’idée de laisser derrière elle sa famille et le Hertfordshire pour aller commencer sa nouvelle vie en compagnie de Darcy dans le Derbyshire. Et son fiancé lui apprit un jour que son vœu serait exaucé bien plus tôt qu’elle ne le pensait, tandis qu’ils se promenaient dans le parc de Netherfield, à bonne distance de Jane et Mr. Bingley qu’ils perdirent bientôt totalement de vue.

Depuis son arrivée chez son futur beau-frère ce jour-là, Elizabeth avait deviné que Darcy était distrait, comme absorbé par un problème distant. Peu loquace, il se contentait de lui répondre par monosyllabes tandis qu’elle décrivait les dernières avancées des préparatifs de leur mariage. N’y tenant plus, et craignant qu’il ait appris une mauvaise nouvelle, elle cessa soudain de marcher, lui demandant de se confier à elle. Croisant le regard patient de sa promise, Darcy lui offrit un sourire contrit.

« Pardonnez-moi, je suis de bien mauvaise compagnie aujourd’hui.

- Quelque chose semble vous troubler.

- N’ai-je déjà plus de secret pour vous ?

- J’ai bien peur que si, car je ne suis pas encore assez familière avec votre personnalité pour deviner ce qui éloigne vos pensées de notre conversation. A moins que les tergiversations de ma mère au sujet de la décoration de la salle de réception de Netherfield pour notre mariage aient perdu tout attrait à vos yeux ? le taquina-t-elle.

- Loin de moi cette idée, même si vous savez que ma seule exigence pour l’organisation de cette journée est qu’elle réponde à tous vos souhaits.

- Vraiment ? Je pensais que votre seule exigence était ma venue à l’église pour l’échange de nos consentements, dit-elle avec un sourire charmeur.

- Précisément, car il me semblait qu’il satisfaisait tous vos souhaits. »

Disant cela, il esquissa un fin sourire, ayant retrouvé sa bonne humeur l’espace d’un instant.

« Je suis presque jalouse, Mr. Darcy. Il apparaît que je ne peux rien vous cacher, alors que j’ignore toujours ce qui vous trouble, insista Elizabeth.

- J’ai bien peur de devoir vous faire part d’une nouvelle qui risque de vous décevoir car elle contrarie certains de nos projets. »

Il prit ses mains avant de plonger son regard dans le sien.

« J’ai reçu ce matin une lettre de Mr Leighton, le régisseur de Pemberley. Il insiste pour que je rentre au domaine dès que possible après notre mariage. Voilà plusieurs mois que je suis absent, et que je relègue certains problèmes et certaines décisions, qui ne peuvent plus être reportés.

- Je déplore une fois de plus la durée de nos fiançailles qui vous ont tenu éloigné de vos responsabilités…

- Ne le regrettez pas, j’aurais pu maintes fois me rendre à Pemberley, mais il me répugnait de m’éloigner de vous ne serait-ce que quelques jours. Mais une fois notre mariage célébré, je ne pourrai plus me dérober, et nous devrons aller dans le Derbyshire immédiatement. Ce qui m’oblige à reporter le voyage de noces que je projetais de vous offrir. »

Les semaines qui suivraient immédiatement leur mariage avaient été maintes fois évoquées, tant par Elizabeth que par Mr et Mrs. Bennet qui souhaitaient connaître les projets du couple. Darcy avait éludé toutes leurs questions, annonçant simplement qu’il organisait un voyage qui, il en était sûr, ravirait sa promise. Malgré son obstination, Elizabeth n’avait jamais pu le convaincre de lui révéler leur destination, et c’était l’objet pour elle de nombreuses spéculations. Et la lueur amoureuse qu’elle percevait dans les yeux de Darcy lorsqu’ils l’évoquaient lui laissait deviner que leur voyage de noces serait idyllique.

Aussi, à l’annonce que Darcy lui fit ce jour, elle ne put dissimuler totalement la déception qu’elle ressentit. Il porta sa main à ses lèvres, y déposant un baiser.

« Je suis vraiment navré, et tout aussi déçu que vous, car il me tardait de vous faire découvrir les endroits où j’espérais vous emmener.

- Ne vous excusez pas. Je savais en acceptant votre main quelle place Pemberley occupe dans votre vie, et les nombreuses responsabilités qui sont les vôtres. D’autant que séjourner à Pemberley est tout sauf une punition. Dois-je vous rappeler que j’en garde un souvenir merveilleux, et qu’il me tarde d’y retourner ?

- Je ne mérite pas votre indulgence… Mais j’essaierai de m’en montrer digne en faisant en sorte que les premières semaines que nous y passerons ensemble soient merveilleuses.

- Les premières semaines seulement, Mr. Darcy ? Me voilà maintenant véritablement désappointée ! dit-elle en ayant retrouvé toute sa bonne humeur.

- C’est votre mémoire qui fait défaut, et non la mienne. Auriez-vous déjà oublié ma promesse de me consacrer à votre bonheur tout au long de notre vie ? rétorqua Darcy, amusé.

- Loin de moi cette idée. Il me tarde simplement de savoir comment vous comptez procéder pour la tenir. »

Darcy garda le silence un instant, contemplant le regard amusé d’Elizabeth et ses joues rosies de plaisir.

« Je ne vois qu’une façon de répondre à votre interrogation, dit-il, énigmatique.

- Voilà qui est de plus en plus mystérieux, Mr. Darcy. Vous avez piqué ma curiosité, vous n’avez plus d’autre choix désormais que de la satisfaire !

- Un aperçu de notre vie future suffirait-il ? »

Et sans même vérifier qu’ils étaient seuls, il se pencha vers elle, posant ses lèvres sur les siennes, succombant enfin au rêve qu’il caressait depuis qu’elle était arrivée à Netherfield quelques heures plus tôt. Au cours de leurs fiançailles, il avait souvent réussi à dérober de précieuses minutes de solitude, au cours desquelles ils avaient échangé des baisers tendres et même parfois passionnés. Ce jour-là, comme encouragés par leur échange plein d’esprit et de tendresse, les deux fiancés se perdirent dans un baiser qui se prolongea bien plus que les convenances ne les y autorisaient. Faisant fi de la plus élémentaire prudence, Darcy prit Elizabeth dans ses bras, soupirant de bonheur en la sentant se blottir contre lui. Mais ils furent brutalement rappelés à la réalité lorsqu’ils entendirent des bruits de pas se rapprocher.

« Mr. Darcy ! Miss Eliza ! Quel plaisir ! »

Réfrénant son agacement à grand-peine, Darcy s’écarta aussitôt d’Elizabeth afin de saluer Miss Bingley qui les dévisageait avec un dégoût et un mépris à peine dissimulés. Elizabeth rougit violemment, mortifiée d’avoir été surprise en pareille position, et qui plus est par Miss Bingley. La posture sereine de Darcy la rassura néanmoins, car il ne semblait pas gêné le moins du monde que leur interlude ait été surpris.

« Miss Bingley » dit-il froidement, saluant son hôtesse d’un imperceptible signe de tête.

Et à la seule intonation de sa voix, Elizabeth devina que, s’il n’était pas mal à l’aise comme elle-même l’était, il était en revanche plus que fâché d’avoir été interrompu ! Elle réprima un sourire, se demandant à nouveau comment une telle métamorphose avait pu s’opérer chez un homme qu’elle avait jugé glacial pendant si longtemps.

« Quelle charmante journée pour se promener ! Il me tardait de voir les beaux jours revenir pour profiter du parc de Netherfield, dit Miss Bingley d’un ton doucereux.

- En effet, c’est un plaisir, surtout lorsque l’on est en bonne compagnie, répliqua Elizabeth en échangeant un sourire avec son fiancé pour faire comprendre à sa future belle-sœur qu’elle était de trop.

- Vraiment, Miss Eliza ? Je pensais que vous préfériez les chemins de campagne aux jardins raffinés.

- J’apprécie la nature sous toutes ses formes, Miss Bingley. L’essentiel à mes yeux est de passer du temps au grand air, car il a toujours un effet revigorant sur moi.

- Revigorant me semble en effet le terme approprié… » persifla Miss Bingley.

Depuis l’annonce de leurs fiançailles, la sœur de Charles Bingley témoignait à la future Mrs. Darcy une froide politesse, lui ayant adressé des félicitations si forcées que son frère lui-même, d’ordinaire indulgent envers ses sœurs, en avait été offensé. Et depuis, elle ne manquait pas une occasion de critiquer Elizabeth, à tel point que Darcy avait failli perdre patience plus d’une fois. Mais il en fallait davantage à sa fiancée pour se laisser impressionner, et son sens de la répartie avait donné bien du fil à retordre à Miss Bingley. Ce jour-là toutefois, Darcy n’avait aucune intention d’endurer ses piques, tout à son désir de reprendre sa conversation avec Elizabeth.

« Si vous voulez bien nous excuser, Miss Bingley, je crois que nous devrions aller retrouver votre frère et Miss Bennet. » intervint-il.

Et sans lui laisser le temps de répondre, il offrit à nouveau son bras à Elizabeth, et tous deux s’éclipsèrent.

« Voilà qui est très fâcheux, dit-il une fois qu’ils furent hors de portée de Miss Bingley.

- Quoi donc ?

- On ne m’a pas laissé le loisir de terminer mon explication, la taquina-t-il.

- Votre aperçu de notre vie future, vous voulez dire ? dit Elizabeth en haussant un sourcil malicieux. Rassurez-vous, il a suffi à m’éclairer. Mais pas à satisfaire totalement ma curiosité. Et Miss Bingley n’est pas la seule à blâmer pour cela.

- Vraiment ? Ne me suis-je pas montré assez convaincant ?

- Oh, très convaincant, Mr Darcy, rassurez-vous ! Mais par définition, un aperçu ne saurait être exhaustif. »

Apercevant son regard amoureux, Darcy sentit son cœur se serrer d’émotion.

« Encore trois semaines, ma chère et tendre Elizabeth… dit-il en caressant la main qu’elle avait posée au creux de son bras.

- Je n’aurais jamais cru que trois semaines puissent sembler si longues… dit-elle tout bas.

- Et cela me fait déplorer d’autant plus le contretemps qui nous oblige à annuler notre voyage de noces pour retourner à Pemberley. Comment puis-je me faire pardonner de cela ?

- Vous n’êtes rien sinon têtu, Mr. Darcy ! dit Elizabeth en souriant de son obstination. Que faut-il pour vous convaincre que je suis ravie d’aller à Pemberley, et que mon seul souhait est d’être à vos côtés ?

- Un aperçu de ce désir y suffirait, dit-il avec un sourire taquin.

- Vous êtes incorrigible ! dit Elizabeth sans retenir un éclat de rire. Vous n’avez que trop abusé de vos privilèges pour aujourd’hui, il faudra donc vous contenter de ma parole.

- Elle me suffit. Mais seulement si vous acceptez ma promesse de vous offrir un jour ce voyage que nous sommes contraints de reporter.

- Cela veut-il dire que je devrais encore faire preuve de patience avant de connaître sa destination ?

- J’en ai peur. Mais je peux vous donner un indice : il n’a pas qu’une seule destination.

- Plusieurs destinations ? »

Voyant Darcy acquiescer, elle resta songeuse un instant.

« Ne m’en nommerez-vous pas au moins une ?

- Mes lèvres resteront scellées.

- Vous disiez il y a quelques instants à peine que vous souhaitiez faire mon bonheur. Satisfaire ma curiosité serait un bon début…

- Vos ruses ne fonctionneront pas, Miss Elizabeth, car garder la surprise ne fera qu’accroître votre joie lorsque vous saurez tout. Ainsi, je respecte ma promesse de vous rendre heureuse.

- Qui fait preuve de ruse, désormais ?

- Il faut bien que j’apprenne à le faire, sans quoi notre mariage sera un exercice périlleux pour moi ! plaisanta-t-il.

- Insinuez-vous que je compte user de votre promesse contre vous ?

- Bien sûr que non, j’ai trop confiance en vous pour cela. Mais votre esprit et votre intelligence, s’ils me ravissent, n’en seront pas moins parfois un défi pour moi.

- Pauvre Mr. Darcy ! Fort bien, je m’incline, je ne vous questionnerai plus au sujet de ce voyage. Voilà qui est fâcheux car la patience n’est pas mon fort.

- J’avais cru comprendre… Mais rassurez-vous, notre séjour à Pemberley réservera lui aussi son lot de surprises et de joie. » dit-il d’un ton caressant.

Il n’en fallut pas plus à Elizabeth pour se perdre à nouveau dans son regard. Mais elle regagna bientôt son sérieux, apercevant sa sœur et Mr. Bingley qui les rejoignaient. Son plaisir de les retrouver fut bien vite terni lorsque Miss Bingley, qui avait pris un autre chemin dans le parc, s’approcha bientôt du quatuor.

« Qu’il est agréable de profiter des jardins, n’est-ce, chère Jane ? demanda Miss Bingley à Jane.

- Tout à fait… Il est vrai que le parc de Netherfield est si beau que c’est un plaisir que de s’y promener ! répondit Jane avec enthousiasme.

- J’imagine que cela doit bien vous changer de celui de Longbourn… dit Miss Bingley d’un ton méprisant.

- Oh mais Longbourn est très agréable à vivre également ! dit Jane en toute innocence.

- A condition d’aimer la campagne, bien évidemment.

- Caroline, voyons, toutes les jeunes filles ne sont pas d’irréductibles citadines comme vous ! dit Mr. Bingley.

- Certes. Dites-moi, ma chère, les préparatifs de votre mariage avancent-ils ? demanda Miss Bingley à Jane.

- Naturellement. Notre mère craint sans cesse que nous serons en retard mais en réalité je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet. Nous nous y employons suffisamment pour que tout soit prêt à temps. Et je ne retarderais ce jour pour rien au monde ! dit Jane posant un regard attendri sur son fiancé qui lui sourit en rougissant. Mr. Bingley avait encore bien des efforts à faire pour ne plus être intimidé par la ravissante Jane Bennet.

- Et vous, Miss Eliza ? demanda Miss Bingley.

- Les préparatifs progressent tout aussi bien que ceux de Jane pour la simple raison que nous les faisons ensemble.

- Quels sont vos projets pour les semaines qui suivront votre mariage, Charles ? demande Miss Bingley.

- Nous célébrerons celui de Miss Elizabeth et Darcy la semaine suivante, puis je compte emmener Miss Bennet à Bath pour y séjourner quelques temps.

- Quelle bonne idée ! s’exclama Elizabeth.

- Oui, je suis ravie, dit Jane. D’autant que je ne m’y suis jamais rendue, et il me tarde de découvrir la ville. Tout le monde en dit tant de bien !

- Bath est l’un des plus beaux endroits d’Angleterre, affirma Miss Bingley. Et la société que l’on y fréquente est si raffinée ! Vous serez agréablement surprise, Miss Bennet.

- Je ne comptais pas me consacrer à beaucoup de mondanités… éluda Jane. Je pense qu’il est préférable pour un couple de jeunes mariés de passer du temps ensemble pour apprendre à se connaître. Ne pensez-vous pas, Mr. Bingley ?

- J’approuve totalement. D’autant que je n’aurais sans doute pas le cœur de partager le plaisir de votre compagnie avec trop de relations, répondit Mr. Bingley.

- Vous ne pourrez tout de même pas vivre en ermite, Charles, critiqua sa sœur. Ou si tel est votre souhait, pourquoi ne pas rester ici ? Ne pas profiter de la bonne société de Bath est un crime.

- Nos avis divergeront toujours sur ce point, Caroline, la coupa Mr. Bingley.

- Que feriez-vous, Mr. Darcy ? demanda Miss Bingley.

- Bath a toujours été trop peuplé à mon goût, c’est donc le dernier endroit où j’aurais l’idée d’emmener Miss Elizabeth en voyages de noces. Mais il n’en reste pas moins très beau, je suis sûr qu’il vous plaira, Miss Bennet.

- Je n’en doute pas, dit sa future belle-sœur.

- Vous n’avez toujours pas révélé vos projets, Darcy ! Où vous irez-vous finalement ? demanda Mr. Bingley.

- Comme je l’expliquais à Miss Elizabeth, nous sommes contraints de reporter notre voyage, car j’ai reçu ce matin une lettre de mon régisseur qui me demande de rentrer à Pemberley dès que possible.

- Quel dommage ! s’exclama Mr. Bingley.

- Miss Darcy se joindra-t-elle à vous ? demanda Jane.

- Très probablement, répondit Darcy. Nous allons bien donner son congé à Mrs Annesley, sa dame de compagnie, donc il est inconcevable que Georgiana séjourne seule à Londres, elle y périrait d’ennui.

- Pourquoi donner congé à Mrs Annesley ? Elle est charmante ! dit Miss Bingley.

- Car ma sœur est convaincue qu’elle a trouvé une amie et une sœur en la personne de Miss Elizabeth, expliqua Darcy, sans voir qu’il avait fait rougir sa fiancée.

- Sa confiance m’honore, dit Elizabeth.

- Mais êtes-vous convaincue de bien vous entendre avec elle, Miss Eliza ?

- Caroline ! s’insurgea son frère.

- Miss Darcy m’a semblé charmante, aimable, très généreuse, et très cultivée lors de notre rencontre. Il me tient à cœur de me lier davantage d’amitié avec elle, dit Elizabeth.

- Vos tempéraments sont faits pour s’entendre, la rassura Darcy. Et Georgiana tirera grand parti de votre influence. Votre joie de vivre et votre personnalité sont exactement ce qu’il lui faut pour l’aider à sortir de sa réserve et faire son entrée dans le monde.

- Je m’y emploierai de mon mieux, et suis sûre que Miss Darcy surpassera même tous vos espoirs, dit Elizabeth.

- Pauvre Miss Darcy, a-t-elle seulement connaissance de vos projets ? dit Miss Bingley.

- Vous m’offensez, Miss Bingley, rétorqua Darcy. J’ai beau être son tuteur, les décisions que je prends au sujet de l’avenir de ma sœur ne sont pas unilatérales. J’en discute toujours longuement avec elle car son bonheur et son avenir revêtent la plus grande importance à mes yeux.

- Et il suffit de voir l’attachement qu’elle vous porte pour comprendre qu’elle vous témoigne une confiance absolue qui est tout sauf mal placée, dit Mr. Bingley.

- Le Colonel Fitzwilliam est d’une aide précieuse, dit modestement Darcy.

- Avec de tels anges gardiens, Miss Darcy est décidément bien entourée, conclut Miss Bingley d’un ton acide, déçue de voir que sa nouvelle tentative pour déstabiliser Elizabeth venait d’échouer.

- Et qu’en est-il de Mr. et Mrs. Hurst ? Quand doivent-ils arriver pour votre mariage ? » demanda Elizabeth, désireuse de changer de sujet.

En prenant congé de Darcy en fin d’après-midi, Elizabeth était presque soulagée d’être libérée de la présence de Miss Bingley avec laquelle elle peinait chaque jour un peu plus à ne pas perdre patience. Jane elle-même s’était insurgée de l’acharnement dont sa future belle-sœur faisait preuve à l’égard d’Elizabeth. Tandis qu’elles cheminaient vers Longbourn, Elizabeth se remémora alors les paroles de Darcy. « Encore trois semaines, ma chère et tendre Elizabeth… ». Le délai qui la séparait de ses noces la torturait et la rassurait à la fois. Décidant d’oublier Miss Bingley, elle se replongea avec délice dans le souvenir de leur conversation dans le parc. Une fois de plus, Mr. Bennet ne fut pas étonné de trouver un air rêveur à ses deux aînées lorsqu’elles rentrèrent de Netherfield !

****************

Pour lire la suite, je vous invite à vous rendre sur Fanfiction.net

Doddy @ 16:53
Enregistré dans Non classé